Interview « Bien choisir, c’est se donner les meilleures chances de réussite », dit M. Alaglo OrientInfo 16 décembre 2025 5–7 minutes L’inadéquation entre les formations et les besoins réels du marché constitue un frein à l’insertion professionnelle des jeunes togolais. Pour y remédier, une bonne orientation reste la clé face à ce défi. Conscient de cet enjeu, le gouvernement, a placé l’orientation scolaire et professionnelle au cœur de ses priorités à travers la création du Centre nationale d’orientation scolaire et professionnel (CNIOSP). Dans cet entretien, M. Alaglo Dodji, psychologue, conseiller d’orientation au CNIOSP nous fait comprendre ce qu’est l’orientation et en quoi elle consiste. Il évoque les défis y liés à son efficacité sur le terrain. M. Alaglo lors de l’interview M. Alaglo: Que peut-on comprendre par orientation scolaire et professionnelle ? M. Alaglo : L’orientation est un processus d’accompagnement des élèves et adultes à faire des choix éclairés concernant leurs parcours éducatifs et leur future carrière en alignant leurs intérêts, aptitudes et personnalité avec les opportunités du marché du travail, tout au long de leur vie. C’est un accompagnement psychologique et éducatif. Pourquoi orienter et comment le faire ? Orienter permet, comme je viens de le dire, de faire des choix éducatifs et professionnels éclairés pour une vie socioprofessionnelle épanouie. Il faut guider les gens surtout les apprenants à ne pas faire des choix aléatoires ou accepter des choix imposés. Pour pouvoir le faire, il faut chercher à connaître la personne en face de soi, comprendre ses aspirations et ses craintes. Et cela passe par des échanges, des entretiens fouillés, afin de mieux cerner la personnalité de l’apprenant et l’aider à faire un bon choix. A quel moment commence une orientation scolaire ? L’orientation scolaire qui démarre souvent à la fin du secondaire 1 et 2, doit normalement débuter dès la 6ème et 5ème et se poursuivre tout au long du parcours éducatif et professionnel. Cette approche permettrait aux élèves de mûrir leurs choix et de se familiariser progressivement avec le monde du travail. Malheureusement, le choix que les apprenants opèrent après le BEPC ou le BAC sont aléatoires. Il n’y a rien qui définit ces choix des élèves à part leurs notes. Or en dehors de ça d’autres éléments doivent être mesurés sur le plan psychologique d’où les tests psychotechniques que nous faisons pour voir le côté personnalité de l’interessé. Par exemple, on doit étudier la personnalité sociale d’un apprenant qui désire faire la médecine. Mais malheureusement avec des notes de 18, 15, 17 sur 20 en maths, physique ou SVT on veut ou on dit de faire la médecine. Comment impliquez-vous les parents dans le processus d’orientation ? Nous aurions aimé avoir des séances d’entretien avec les parents malheureusement on manque de personnel. Certains parents accompagnent leurs enfants aux centres pour des entretiens et nous profitons pour échanger avec eux. Mais il arrive que malgré ces échanges, certains parents imposent leur choix par privilège social, sans tenir compte des aptitudes de l’enfant. Je me souviens d’une élève qui a eu son BAC série D. Ces tests psychotechniques révélaient une autre qualification, mais son père insistait pour qu’elle fasse l’économie. De pareilles situations conduisent à une mauvaise orientation et, à terme, à des difficultés d’insertion professionnelle. Que se passe -t-il concrètement sur le terrain? Le CNIOSP en collaboration avec l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) organise depuis 2021, des séances d’information collective et des ateliers pratiques d’orientation destinés aux élèves des classes de 4e, 3e, 1re et Terminale sur l’ensemble du territoire. Outre cela, le Centre tient des séances de sensibilisations et d’information dans les établissements publics. Ces séances se déroulent seulement aux heures creuses car l’orientation n’est pas prise en compte dans l’élaboration des emplois du temps. Il y a aussi les entretiens individuels pour connaitre davantage l’individu et lever les freins psychologiques (stress, peur, manque de confiance). Lors des échanges, nous abordons des thématiques comme la gestion du stress, les conséquences du vagabondage ou encore la motivation dans les études. Chaque conseiller à une zone d’intervention. Quels sont les défis majeurs auxquels vous faites face ? Le premier défi est le manque de moyens humains et matériels. Après sa création en 2010, le centre ne disposait que quatre conseillers. Ce n’est qu’en 2020 qu’une trentaine de psychologues ont été recrutés et dernièrement, 13 autres ont été affectés après le dernier recrutement général de la fonction publique. Mais cela reste insuffisant pour couvrir tout le territoire, surtout en milieu rural. Chaque conseiller doit intervenir dans une dizaine d’établissements (pour le grand Lomé), avec au moins dix classes par établissement sans mesures d’accompagnement. A l’intérieur du pays, c’est encore difficile. Le second défi est l’absence d’un cadre institutionnel fort. Nous souhaitons que le ministère de l’Education nationale mette en place une agence nationale de l’orientation capable de coordonner les actions, y compris à l’université. J’aimerais également que les affaires sociales nous accompagnent, nous soutienne dans cette mission. Parce que lors de certains entretiens on se rend compte que l’apprenant a besoin de soutien sociale, psychologique entre autres. Mon plus grand défi est de voir les autres acteurs pouvant accompagner dans l’orientation bénéficier de moyens nécessaires pour qu’en cas de référencement, ils puissent prendre en charge ces jeunes qui sont dans le besoin. Que pouvez-vous nous dire à propos de l’inadéquation entre diplôme et emploi ? On dit souvent qu’« avoir un diplôme, c’est avoir un travail ». Mais la réalité est palpable. Beaucoup de diplômés se retrouvent au chômage parce que leurs formations ne correspondent pas aux besoins du marché. Lors des concours, nous constatons que les candidatures dépassent parfois 20 ou 30 fois le nombre de places disponibles dans une discipline. Cela explique nettement une inadéquation entre l’offre de formation et les opportunités d’emploi. Seule une orientation réfléchie, basée sur les métiers porteurs et les politiques nationales, peut résoudre ce problème. Quel message souhaitez-vous adresser aux acteurs impliqués surtout à nos lecteurs? Aux jeunes je leur dis de ne pas faire des choix aléatoires. Avant de choisir une série ou une filière, il faut se renseigner sur les débouchés, sur les métiers porteurs et sur les besoins du pays. Aux parents, je demande d’accompagner leurs enfants à faire de bon choix pas de le leur imposé. Aux enseignants, ils doivent s’informer davantage pour guider les jeunes vers la bonne direction. Enfin, j’aimerais que les autorités fassent de l’orientation une priorité majeure dans la mise en œuvre de leurs politiques publiques. L’orientation est un outil d’insertion. Bien choisir, c’est se donner les meilleures chances de réussir son avenir professionnel. Interview réalisé par Alice Bawana